samedi 13 décembre 2025

Sapés comme Bernay

A l'occasion des 1000 ans du marché de Bernay, une exposition au musée des Beaux-Arts retrace l'histoire du vêtement à Bernay et celle de la production textile qui a permis le développement économique de la ville.
Bernay se situe dans le département de l'Eure, dans la vallée de la Charentonne à 47km d'Evreux, 29km de Lisieux. Elle est labellisée ville d'Art et d'Histoire.


Affiche de l'expo : Mr Lagarfield, un portrait imaginaire créé à partir de trois portraits issus de l'exposition
Le thème de l'expo était le suivant : comment les Bernayens fabriquaient-ils les tissus qu’ils vendaient sur le marché ? Qui étaient-ils ? Et quels vêtements étaient fabriqués à partir de ces tissus ? 

Mais revenons un peu en arrière :
Richard II, quatrième duc de Normandie (de 996 à1026) épouse vers l'an mille au Mont St Michel, Judith fille de Conan de Bretagne. Il offre la région à sa femme en douaire (ce sont les biens réservés à l'épouse en cas de veuvage). Celle-ci fonde une abbaye bénédictine, l'abbaye Notre Dame. sa construction commence en 1010 et se poursuit jusqu'à la fin du XIème siècle sous la conduite de Guillaume de Volpiano. C'est dans le logis abbatial qu'est situé le musée.  Judith meurt en 1017 et est enterrée dans la basilique Notre Dame de la Couture à Bernay.
Une charte de Richard II de 1025 atteste la présence d'un marché hebdomadaire ainsi que des foires annuelles à Bernay. Ces marchés généraient des revenus au seigneur local.

L'histoire a conservé un Mémoire concernant la ville de Bernay en Normandie rédigé par Foucques Dasnière en 1765 : « On y tient un grand marché tous les samedis. [ ... ] on vend le samedi tant de lins, de laines et de fils de toutes qualités, que l'on apporte de la campagne du Lieuvin, et en particulier de la campagne de Bernay, qui en fait partie, et où le lin, le chanvre, le blé, croissent abondamment, et où l'on nourrit de grands troupeaux de moutons. »
Le marché a longtemps été structuré selon le produit vendu et par rues : le marché aux volailles, oeufs et beurre, le marché aux bestiaux, le marché aux légumes, le marché aux grains. En 1722, il est régenté par le règlement général de police pour la ville, faubourgs et banlieue de Bernay », du 30 octobre 1722 (cf le livre d'Henri Meaule: Bernay depuis son origine avec l’historique des noms de rues).

L'industrie textile, tissus et vêtements
Dès le Moyen-Age Bernay a développé un savoir-faire textile, draps, toiles et rubans. Dans les campagnes autour de Bernay les fermes d'élevage et cultures ont permis la production de laine de mouton, de chanvre et de lin.
Rien que dans la région de Thiberville (à une dizaine de km de Bernay), dans le petit village de Drucourt il y avait en 1834, 12 fabricants de ruban. Il y a d'ailleurs aujourd'hui un musée de la rubanerie dans l'ancienne salle de catéchisme.

Un état et contrôle général contenant les noms et professions des habitants de la ville de Bernay a été dressé par André-Jean-Baptiste Le Danois, conseiller du roi et maire,  Septembre 1777.

Dressée à l'occasion du passage des troupes de soldats qui étaient hébergés et nourris par la population locale, ce recensement de la population de Bernay en 1777, bien qu'incomplet, nous renseigne sur la nature et la localisation des activités liées au textile et à l'habillement. On compte notamment 1 amidonnier, 11 blanchisseurs, 1 bonnetier, 9 chapeliers, 3 chaussetiers, 37 cordonniers, 14 couturières, 2 culottiers, 199 drapiers, 42 fileuses, 12 fripiers, 4 froctiers, 15 marchands de frocs, 5 marchands de toiles, 6 marchands drapier, 11 merciers, 21 perruquiers, 1 rubanier, 31 tailleurs, 9 tanneurs, 6 teinturiers, 50 toiliers, et 3 veloutiers.
On trouve ainsi de nombreux drapiers dans l'actuelle rue du Chanoine Porée, ou encore de nombreuses fileuses dans l'actuelle rue de la Charentonne. Quant aux teinturiers, ils se trouvent en majorité rue Thomas Lindet.

A Bernay, ses cours d'eau (la Charentonne, le Cosnier ) vont permettre  la mise en place de moulins, lavoirs et autres infrastructures nécessaires au traitement de ces étoffes.
De nombreux moulins étaient érigés le long de la Charentonne.


Tableau :  Bernay au bord de la rivière Charentonne Arsène Homo XIX ème siècle
Le froc produit par les drapiers désigne une étoffe de laine assez grossière appelée drap qui servait à confectionner les habits du peuple.
Les toiles fabriquées par les toiliers étaient en lin ou en chanvre. Lin et coton feront leur apparition au XVII et XVIIIe siècle.
Dans la région Rouen, Louviers,  Evreux possédaient une industrie drapière.
D'ailleurs la Normandie était avec le Languedoc une grande région drapière au Moyen Age. Ce n'est qu'après le 15e siècle que d'autres provinces viennent la concurrencer (Poitou, Bretagne, Berry)
Quant au XIX ème siècle ce sera le siècle de l'industrialisation et des manufactures.
Quelques vêtements de gauche à droite :
- La tenue de paysanne composée d'un casaquin agrémenté d'un fichu en coton de motifs végétaux rouge garance, bleu, violet et noir. La jupe est en drap de laine noire.
La coiffe est une cornette en mousseline portée pour les grandes sorties (marchés, foires, messes, etc.). Elle est constituée d'un bonnet et de deux barbes que l'on peut laisser pendantes ou les fixer au-dessus de la tête.
- La limousine : Une limousine est un manteau à capuche, d'étoffe grossière, de laine et fil, rayée, à l'usage des charretiers, des rouliers et des paysans. 
- Le déshabillé : Cette tenue, apparue à la Cour de France, sera adoptée par les femmes du peuple à la fin du XV siècle et connaîtra un engouement sans égal auprès des femmes de l'Eure au point de devenir emblématique de la mode féminine dans le département dans la première moitié du XIXe siècle. Cet ensemble est en coton imprimé (dite indienne).
- Tenue dite négligée : Appelée ainsi car inspirée de l'habit des paysannes, cette tenue dite négligée se compose d'un caraco en taffetas de soie jaune dont les manches froncées à l'emmanchure sont prolongées par des manchettes en dentelles dites engageantes. Le jupon est piqué et matelassé en taffetas de soie rose, tandis que des fentes sur les côtés permettent l'accès aux poches. Le fichu sur les épaules est de mousseline de coton brodé.
La coiffe est dite « battant l'œil » réalisée en lin.
Habit à la française : L'habit de gentilhomme à la française se compose d'un justaucorps confectionné en taffetas vert et décoré de broderies peintes à l'aiguille de fleurs roses et ivoire. Le motif est rappelé sur les boutons qui constituent un élément de distinction masculine. Le gilet et la culotte en satin ivoire sont assortis. Les motifs floraux du gilet et les boutons soulignent la préciosité de la tenue.

Coiffes
Le portrait du jeune homme ci-dessous peint par un peintre bernayen témoigne de la mode vers 1790. Les cheveux libres et légèrement poudrés se portent longs à la mode romantique. Un vent de sobriété court dans la société bourgeoise de l'époque, le mouchoir de cou n'est pas de dentelles mais orné d'un jeu de plis délicats, le gilet blanc est agrémenté de petites fleurs de couleur.
Le port d'un anneau à l'oreille indique l'appartenance de ce jeune homme à un corps d'artisans.
La présence d'un chalumeau, instrument à vent de la famille des bois, contribue à renforcer le sentiment d'une distinction affichée mais discrète. 
Portrait de jeune homme au chalumeau -Pierre Nicolas Selles (1751-1831)

Armoire de mariage XVIII ème siècle
Scène de mariage XVIII-XIX ème siècle par un peintre bernayen
L'accordée de Village- François Aimé Ecalard 1833-1909 d'après Jean Baptiste Greuze

Ci-dessous un esclavage: collier composé de plusieurs chaines reliées entre elles par des plaques émaillées ou à perles. Il s'agitd'un bijou « d'accordailles » offert par l'époux lors des fiançailles.


Du comptoir colonial au salon bourgeois
Au XVIIIe siècle, Bernay s'inscrit pleinement dans les grands circuits commerciaux mondiaux. Dans son épicerie du quartier de la Couture, François Hubert-Descours vendait en 1763, entre autres choses, des produits venus de loin : poivre de Guinée, indigo, curcuma, thés, café, sucre, cassonade ... Autant de marchandises prisées par une bourgeoisie locale consommatrice d'exotisme.
Cette consommation reflète une transformation plus vaste : depuis la fin du XVe siècle, les découvertes et conquêtes coloniales favorisent l'émergence d'un commerce maritime mondialisé. On importe porcelaines de Chine, café, chocolat, sucre, qui deviennent les symboles d'un art de vivre raffiné dans les salons privés.
Parmi ces produits : les indiennes, ces cotonnades légères imprimées, inspirées des textiles d'Inde. Interdites en France par Louis XIV de 1686 à 1759 pour protéger l'artisanat de la laine et du lin, elles font néanmoins l'objet d'une contrebande florissante. Fabriquées en Europe à partir de coton d'Amérique, elles sont aussi échangées contre des esclaves en Afrique, dans le cadre du commerce triangulaire.
Cette mondialisation naissante, favorisant les échanges à grande échelle, annonce pourtant le déclin de l'économie textile locale car, si les habitants de Bernay bénéficient de ces nouveautés, la ville peine à développer sa propre industrie cotonnière.



Lavabo Porcher -Porcelaine anglaise - XIX ème siècle

Anciens bains de Bernay- François Aimé Ecalard - 1833-1909
Une histoire de parfum
En 1709, Jean-Marie Farina (1685-1766), parfumeur à Cologne créé sa maison de parfum en exploitant une formule de parfum hérité de son oncle Jean-Paul Feminis. On prêtait à cette fameuse eau des vertus thérapeutiques, d'où son nom : « aqua mirabilis » eau miraculeuse. Rapidement, cette eau miraculeuse prend le nom d'Eau de Cologne, rendant la ville célèbre dans le monde entier.
C'est en 1862 que Armand Roger et Charles Gallet héritent de la formule de l'Eau de Cologne grâce à leurs femmes respectives. Elles avaient hérité la recette d'un oncle. Ils créent ensemble une nouvelle marque de parfumerie : ROGER & GALLET.
L'eau de Cologne produite par Roger & Gallet, conserve toujours la signature de Jean-Marie Farina sur son flaconnage.

ROGER & GALLET à Bernay
1964 : Roger et Gallet installe son usine de savon à Bernay.
1975 : Roger et Gallet entre dans Sanofi (entreprise pharmaceutique).
1999 : Sanofi Beauté est cédé au Groupe Gucci (Pinault-PARIS-Printemps-La Redoute).
2006 : l'usine de Bernay est vendue par Yves Saint-Laurent Beauté à SDPP
Société de Diffusion des Produits de Parfumerie), une société d'Evreux.
2011 : fermeture de l'usine à Bernay.
2020 : rachat de la marque par le laboratoire Native.
Les lessives
En comptant le nombre de chemises en fonction du nombre de personnes par foyers, on peut estimer que les lessives se font de deux à trois fois par an. On les nomme alors grandes lessives. Seuls, les chemises, les bas, les draps, les torchons et autres grandes toiles sont concernées. Ce n'est pas le cas des vêtements du dessus qui sont décrottés, désodorisés mais jamais lavés. La même chemise servant jour et nuit était portée d'une à plusieurs semaines selon les catégories socioprofessionnelles au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. Les chemises sont ainsi stockées dans des coffres en attendant la saison des lessives.
Laver le linge était laborieux, dangereux pour la santé des femmes qui pouvaient tomber à l'eau et se noyer. Le savon (noir ou de Marseille) coûtait cher au milieu du XIXe siècle. Sa consommation était donc réduite à 2.6 kilos pour un ménage de cinq personnes. Beaucoup continuaient à utiliser les méthodes ancestrales : la racine de saponaire et la cendre de bois.
Selon l'historien Guy Thuillier : « Dans beaucoup de familles, la dépense de blanchissage est coûteuse, et la ménagère se contente de passer le linge de la famille dans l'eau du lavoir ou du ruisseau voisin (...). Voici les étapes de la lessive : au trempage du linge dans l'eau plusieurs jours, succède son dépôt dans un cuveau installé sur un trépied (...). On étend les cendres en une couche de 10 à 15 cm sur (...) le drap étendu sur le cuveau (...). L'eau bouillante est versée sur les cendres, traverse le linge et s'écoule du cuveau « goutte à goutte » par la pisserotte (en paille tressée) dans la tinotte, petite cuve placée sous le t'not. » Après cela, l'opération est répétée plusieurs fois, parfois une journée entière. Puis, le linge est porté au ruisseau, où il est savonné puis frotté, tapé et rincé à l'eau.
Jusqu'au XIXe siècle, on pratiquait généralement le blanchiment sur pré des tissus en lin, chanvre et coton, ce qui nécessitait beaucoup d'espace et de temps. Son succès dépendait de la température, du soleil ... Ce type de blanchiment était alors nommé « grand pré ». L'eau de Javel, inventée par Claude-Louis Berthollet en 1789, révolutionne le blanchiment du linge.

Dans la rue des Sources habitaient principalement, aux siècles derniers, des ouvriers. « On y retrouvait les casquettières et bonnetières qui travaillaient dans les manufactures proches.» 
La plupart de ces maisons avait son jardin potager.

Bernay le Pont de Boucheville- Alexandre Homo 1841-1888
Visages normands:
Peintre, Michel Hubert-Descours est né 12 septembre 1707 à Bernay. Il meurt à Bernay en 1775.Elève de Hyacinthe Rigaud, il est issu d'une famille de notable bernayens et une des plus ancienne de Bernay  selon l'abbé Adolphe Porée (1848-1939).

Michel Hubert-Descours porte ici une veste de velours de soie grise, ornée d'une série de boutons ouvragés de fils dorés. Son gilet de soie blanche est lui aussi galonné de fines broderies de fils d'or que l'on retrouve sur le tricorne qu'il porte sous le bras. Le mouchoir de cou au point de France achève ce portrait respirant la richesse et l'autorité d'un personnage de premier plan de Bernay.
Une rue porte son nom : La rue Michel-Hubert Descours de la rue Auguste Le Prévost à la rue Albert Parissot, en passant par la place Gustave Héon et la rue Robert Lindet. C’est l’ancienne rue Nationale à la Révolution puis rue de la Poissonnerie.

Portraits de Madame et Monsieur Viel peints  par Michel Hubert-Descours en 1755
Madame Viel porte une robe à la française, à la mode de Paris. Sa tenue est chargée de rubans de soie, mais surtout de dentelles au point de France, très coûteuses. Elle en porte sur sa collerette aux bandes lavallières, ses manchettes à double rang et sa coiffe « cabochon ». L'élégance de la tenue est soulignée par un discret collier, constitué de deux rangs en perles de jais noir et d'une paire de boucles d'oreille, probablement de perles.
Jean Viel, marchand de frocs d'Orbec, est probablement le commanditaire de ce portrait de couple, où il choisit de se faire représenter en négociant et homme d'affaires, accoudé sur un registre journal.
Assorti à sa femme, il porte lui aussi des manchettes de dentelles et un col lavallière. Sous son habit de velours rouge, on distingue un gilet de satin blanc à fleurs, très à la mode.




Portraits de Madame et Monsieur de la Flèche peints  par Michel Hubert-Descours 
Madame de la Flèche exerçait le métier de sage-femme.
Elle porte une tenue sobre mais élégante avec un décolleté terminé par un large ruban assorti. Les dentelles sont ici si fines et vaporeuses que le peintre les a rendus en glacis. Elle porte un ruban en guise de serre-tête et peu de bijoux. 
Monsieur de la Flèche était  chirurgien et lieutenant de la Flèche, il exerçait à Bernay  et demeurait rue Thiers jusqu'à son décès en 1789. ll porte une perruque longue, bouclée et poudrée qui retombe sur les épaules de sa redingote sombre. Ne dépasse que son col lavallière et ses manches de dentelles fines et blanches. Il tient sous son bras gauche son tricorne.

Portrait de Mme de Ticheville peint par Michel Hubert-Descours en 1747
Anne de Ticheville appartient à la bonne société bernayenne. Elle entreprend la création de l'établissement hospitalier afin de créer un lieu pour accueillir les pauvres et indigents de la vile et des environs. Elle acquiert le 5 novembre 1700 pour moitié (l'autre moitié étant financée par l'administration) une propriété à l'entrée de la ville, le Manoir Vicard. L'hôpital sera construit entre 1701 et 1706.
Elle meurt le 2 décembre 1747 à l'âge de 86 ans et est inhumée dans le cimetière des pauvres à sa demande.

Portraits normands :
Portrait d'une paysanne peinte par René Desains en 1907. 
Portrait de vieil homme à la casquette peint par René Desains en 1907. 


Sainte Anne
Fêtée le 26 juillet, elle est la patronne entre autres des grands-mères, des femmes au foyer, des métiers du textile, des couturières ainsi que des dentellières.
À Bernay, sainte Anne était, avec sainte Barbe, la patronne de la confrérie des toiliers.
Elle est représentée ci dessous  au moment où elle retrouve son époux Joachim, à la Porte doréede Jérusalem, pour lui annoncer la venue d'un enfant.

Fragment du Jubé de l'église Notre Dame de la couture à Bernay - XVème siècle-


Sources
Presses universitaire de Rouen et du Havre
Musée des Beaux Arts de Bernay
L'éveil Normand
Paris Normandie
histoire de Bernay :bernay.net
site drucourtoiseries pour en savoir plus sur la rubanerie

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